Mercredi 12 Déc 2007
La part de l'autre, Eric-Emmanuel Schmitt.
Par Manchotte., Mercredi 12 Déc 2007 à 15:32 GMT+2 dans Lectures.
Après avoir fini ce livre, j'ai demandé à mes parents de m'offrir L'évangile selon Pilate et Diderot ou la philosophie de la séduction pour Noyel. C'est dire combien j'ai été passionnée durant ma lecture...Mais trève de suce-panse, un petit extrait pour se faire une idée :
Extrait du premier chapitre :
_ Adolf Hitler : recalé.
Le verdict tomba comme une règle d'acier sur une main d'enfant.
_ Adolf Hitler : recalé.
Rideau de fer. Terminé. On ne passe plus. Allez voir ailleurs. Dehors.
Hitler regarda autour de lui. Des dizaines d'adolescents, oreilles cramoisies, mâchoire crispée, le corps tendu sur la pointe des pieds, les aisselles mouillées par l'affolement, écoutaient l'appariteur qui égrenait leur destin. Aucun ne faisait attention à lui. Personne n'avait remarqué l'énormité qu'on venait d'annoncer, la catastrophe qui venait déchirer le hall de l'Académie des beaux-arts, la déflagration qui trouait l'univers : Adolf Hitler recalé.
Devant leur indifférence, Hitler en venait presque à douter d'avoir bien entendu. Je souffre. J'ai une épée glacée qui me déchire de la poitrine aux entrailles, je perds mon sang et personne ne s'en rend compte? Personne ne voit le malheur qui me plombe ? Suis-je seul, sur cette terre, à vivre avec autant d'intensité? Vivons-nous dans le même monde?
L'appariteur avait fini la lecture des résultats. Il replia son papier et sourit dans le vide. Un grand type jaunâtre, sec comme un canif, des jambes et des bras raides, interminables, maladroits, presque indépendants du tronc et retenus par une attache incertaine.
Il quitta l'estrade et rejoint ses collègues, la besogne achevée. Pas du tout le physique d'un bourreau mais la mentalité. Persuadé d'avoir énoncé la vérité. Un crétin du genre à avoir peur d'une souris mais qui, pourtant, n'avait pas hésité à prononcer calmement, sans trembler une seconde :"Adolf Hitler: recalé".
Mon avis:
Intriguée à la fois par le sujet, et par le titre, je me suis décidée à acheter ce livre. D'autant plus que j'en avais entendu que du bien, parmi le peu que j'en avais entendu. Me voila donc avec un pavé entre les mains. Le sujet qui y est traité est tabou. J'avais peur de tomber dans une oeuvre facile, clichée, juste un roman, en somme. Mais sous la plume d'Eric-Emmanuel Schmitt, l'on voit vivre un Adolf H. imaginé, imaginaire, tel que l'auteur philosophe le conçoit, et Hitler, le dictateur que le monde a connu.
C'est à partir de la seconde décisive de l'acceptation ou du refus d'Adolf Hitler que tout se joue. C'est le premier déclic.
Les deux personnages évoluent chacun de leur côté, et leur histoire est narrée d'un paragraphe à l'autre. Ce parallèle aurait pu être casse-gueule pour l'auteur, car délicat à gérer (jongler constamment entre l'Histoire et la Fiction), mais Eric-Emmanuel Schmitt s'en tire très bien, et même mieux : il domine son sujet.
Son roman-bio-fictif (ah qu'il est laid ce néologisme!) est une réussite et est en outre très bien documenté. Le plus difficile là dedans, n'est pas de plonger dans la lecture (ah que j'ai aimé le style d'écriture !) mais de s'interroger sur tout ce que cette lecture nous amène. En effet, la part de l'autre ce n'est rien de plus que les choix que nous faisons, la façon dont nous sommes avec nous-mêmes et les autres. Le tour de maître était de pointer du doigt le fait qu'un monstre n'est pas ce qu'il est de façon intrasèque, mais est le produit de circonstances et de son libre arbitre et de sa libre interprétation des choses qui lui arrivent. Comme vous, comme moi. L'auteur cherche à comprendre comment Hitler est devenu Hitler et non pas Adolf. C'est creuser les méandres de notre esprit, appuyer là où ca fait mal. Et ca fait mal parfois de se reconnaître en le personnage (car même si l'histoire d'Hitler - celui ayant vécu, pas le fruit de l'imagination de l'auteur - se base sur les faits, il n'en reste pas moins que ce qu'il pense et la façon dont s'est dit est le travail de l'auteur, et donc le rend "personnage" quelque part) : lui aussi était hypocondriaque car était un grand anxieux qui ne supportait pas la perte de contrôle. Ouch. Retrouver de nos traits d'humains dans celui que l'on considère comme inhumain, est troublant au possible. D'ailleurs dans le Journal du livre, à la fin, l'auteur nous raconte combien il a été difficile pour lui d'écrire la part de l'autre car cela l'obligeait aussi à regarder à travers ses propres yeux qui il était. Mais le plus dur là dedans, c'est d'éprouver certainement de la pitié, dans la même proportion que la haine que l'on peut nourrir à l'égard d'Hitler, pour lui. La fin du livre n'est pas évidente du tout, à ce propos là.
La part de l'autre, c'est comme une plongée en apnée sur nous mêmes, nos choix, notre façon d'être. Si nous sommes tels que nous sommes aujourd'hui, c'est parce que nous avons vécu ce que nous avons vécus, et avons fais les choix qui sont les notres. Nos remises en questions nous ont façonnés, de la même façon que l'absence totale de remise en question d'Hitler a fait de lui ce qu'il a été. Il ne s'agit ni plus ni moins d'une étude quasi éthnologique sur la façon d'être humain, et la part obscure qui appartient à tout un chacun.
Un livre passionnant tant par le regard porté par l'auteur sur la vie d'Hitler, et celle imaginée d'Adolf H. (fort sympathique celui imaginé, ce qui est assez désagréable, en fait), que par la finesse d'écriture de l'auteur. Je pense que l'on aime ou l'on déteste (comme je l'ai déjà dit, c'est un sujet plus ou moins tabou, voire même plus que moins), mais il n'est à mon avis, pas possible de rester indifférent face à ce genre d'oeuvre, percutante tout autant qu'elle prête à réflexion, et nous pousse à nous demander aussi ce qui fait notre humanité.
Mon avis est chaotique, il y en a de biens meilleurs sur Internet, alors n'hésitez pas à les consulter pour vous faire une meilleure idée, mais je pousse vivement à dévorer ce livre qui m'a tenue en haleine durant toute la semaine passée.
(image prise sur Bdecouvertes.com)
(quoique?)
















